
Le Canada récolte deux médailles aux Championnats panaméricains de Kata
12 septembre 2025
La Fête de Roshi — de l’idée à de nouveaux outils pour toute la communauté
1 octobre 2025
Anthony Diao Judoka depuis 1986 et ceinture noire depuis 1995, ce journaliste français né aux Etats-Unis a grandi à cheval sur trois continents. Titulaire d’une Maîtrise en Droit international, il écrit en français, en anglais ou en espagnol pour différents supports depuis 2003 (sport, culture, société, environnement), dont le bimestriel français L’Esprit du judo auquel il collabore depuis février 2006 et son n°2. Auteur de reportages en immersion d’Afrique du Sud en Pologne en passant par Cuba, la Russie, l’Ukraine en guerre ou la Slovénie, il a aussi été le sparring et l’interprète d’Ilias Iliadis lors de son premier séminaire à l’Insep de Paris, le portraitiste au long cours de judokas anonymes comme de figures incontournables (Ezio Gamba, Jeon Ki-young, Ronaldo Veitía…), et a suivi quotidiennement de 2013 à 2016 des athlètes comme Antoine Valois-Fortier ou Kayla Harrison dans le cadre d’un feuilleton intitulé la World Judo Academy. Sa ligne directrice ? Traiter les champions olympiques et les ceintures blanches avec un respect identique – « accorder à chacun la même attention que si j’écrivais à propos de mon père ou de ma mère »
« Je ne suis rien… c’est-à-dire tout. […] C’est ça mon rôle, tapoter légèrement » nous confia un jour le regretté neuvième dan néerlandais Chris de Korte (1938-2024), à propos d’un métier qu’il aura passé sa vie à essayer d’approfondir jusqu’au vœu paradoxal de quasi s’invisibiliser… De quoi l’enseignement du judo est-il le nom, en 2025 ? Enseigner et entraîner, est-ce le même métier ? Et juridiquement, un professeur de judo, c’est où ? C’est qui ? C’est quoi ? Si la figure reste centrale, la profession, elle, s’auto-situe régulièrement à la croisée des chemins, ainsi que nous le racontions par exemple en 2021 sur ce même site dans l’article Le judo transpacifique de Yoshihiro Uchida et Hiroshi Nakamura.
« Les experts du combat sont paradoxalement ceux qui savent le moins bien se défendre lorsqu’il s’agit de leur propre statut » cingle au passage le sixième dan Yann Leroux, poil-à-gratter bien connu du judo français, intarissable sur les questions d’avenir, de considération sociale et de retraite à bien anticiper d’une profession qui, trop souvent, n’est pas mise en mesure de regarder plus loin que la saison voire le week-end d’après. Un métier devenu hybride, entre prestige de ses nobles ambitions de départ et réalités d’une époque qui, à force de vouloir augmenter chaque réalité, en oublie parfois le minimum syndical – à savoir le respect dû à celles et ceux qui l’incarnent et l’encadrent.
Une affaire de passion
Toutes et tous le disent. « La base de tout, c’est la passion ». La passion, et quelques valeurs fortes inoculées en chemin. Goût de l’effort, persévérance, sincérité, transmission. Rendre un peu du bien reçu, comme le rééquilibrage d’une balance cosmique. Après les années découverte et, souvent, les années compète, vient le temps de passer de l’autre côté. De fédérer. Diriger. Démontrer. Reformuler. Écouter. Observer. Corriger. Relever. Élever. Encourager. Féliciter. Et répéter, encore et encore… Le judo non plus seulement pour soi seul mais pour les autres avec, sur le papier, cette exigence d’exemplarité à toujours garder en tête, a fortiori après les scandales d’abus d’autorité ayant notamment secoué les deux nations-phares du judo que sont le Japon au lendemain des JO de Londres et la France à la sortie du confinement.
« These babies looking up to us, it’s up to us” rappait Method Man en 1997 dans ‘A Better Tomorrow’ du Wu Tang Clan. L’exemple à suivre, c’est ce qu’a pu inspirer à ses propres troupes le -66 kg Kevin Azéma en novembre 2024 au Colisée de Chalon-sur-Saône. Semi-retraité, l’ancien international devient ce samedi-là, à trente-et-un ans, champion de France pour la deuxième fois d’affilée, sa troisième en carrière. L’exploit est d’autant plus remarquable que ses responsabilités d’enseignant, à plusieurs centaines de kilomètres désormais des bases parisiennes du haut niveau français, le poussent à réduire sa propre préparation à la portion congrue. Moins obnubilé donc plus relâché, moins affuté donc plus rigoureux : la performance est acclamée en tribunes par les enfants et les parents de son club, venus l’encourager avec force banderoles et cris à pleins poumons. Enseigner, c’est aussi montrer qu’une même destination emprunte parfois plusieurs sentiers.
Une affaire de structure
Comment devient-on enseignant ? Au Japon, la profession est répartie en trois niveaux C, B, A, nous indique le sixième dan Hide Chikudate. Pour valider le niveau C, il faut à la fois avoir dix-huit-ans et être deuxième dan. Pour avoir le niveau B, il faut être âgé de vingt ans ou plus et être troisième dan. Le niveau A, enfin, s’obtient passé vingt-deux ans pour ceux titulaires du quatrième dan… Comme sous bien d’autres latitudes, le pays du Soleil Levant opère une distinction entre professeur et entraîneur. C’est ce que confirme Justin Fumiya Imagawa, responsable des évènements internationaux à la Fédération japonaise de judo : « Un professeur se concentre sur l’éducation sur le tatami tandis qu’un entraîneur (kantoku) gère aussi la vie quotidienne de ses athlètes, la préparation aux compétitions, et leurs performances. L’entraîneur s’occupe aussi parfois d’autres entraîneurs, ce qui fait de lui un manager général. » Et l’ancien élève d’Hiroshi Nakamura, le plus Canadien des Japonais, de rappeler les bases : « Le système japonais est profondément connecté au système scolaire. Beaucoup de professeurs enseignent l’éducation physique et le budo, tout en conseillant leurs élèves sur leurs choix d’études, voire en les aidant à décrocher un travail dans les écoles ou dans la police. »
En France, les référentiels pédagogiques communs sont un trésor jalousé des enseignants du pays, au même titre que la fréquente filiation avec un aîné marquant ou le passage par le juge de paix que constituent les années compétition. Frédéric Demontfaucon, directeur de l’enseignement de la Fédération française de judo depuis 2021, insiste sur l’importance de « ne brader ni le grade, ni la fonction » et de « remettre le professeur au centre du projet ». Une réflexion murie tout au long d’une ascension marquée par la résilience – ruptures des ligaments croisés des genoux gauche puis droit en début de carrière -, la consécration d’une patience (podium olympique, titre mondial) et le recul sur les choses né de la digestion de ces deux séquences. S’agirait-il d’un vœu pieux ? La question mérite d’être posée au vu des prérequis longtemps demandés pour passer le Brevet d’État et de ceux, moindres, aujourd’hui nécessaires pour valider le CQP (Certificat de qualification professionnelle). Une injonction paradoxale à « faire mieux avec moins » bien dans l’air du temps, heureusement compensée par le degré de compétence et d’expertise de nombreux nouveaux encadrants, qui n’hésitent pas à compléter leur formation par une curiosité d’autodidactes à l’égard des pratiques managériales venues d’autres disciplines. Si nous ne sommes plus dans l’intransigeance extrême d’un Louis Mazzi (1928-2025), dont les ceintures vertes ont plus d’une fois fait la nique à des ceintures noires en championnats de France cadets ou juniors, la question du sens de tout cela reste au cœur du réacteur.
Formé à l’incontournable Judo Club du Rhône de Romain Pacalier (1934-2020), le sixième dan Thierry Robin incarne ce repère qu’est l’enseignant-pilier. Solide compétiteur de niveau national, cet ancien aspirant expert-comptable est rapidement adoubé par son sensei pour peu à peu prendre sa suite – même si finalement cela ne se fera pas. Sport-études à Marseille avec le respecté Hector Marino, Brevet d’État à Montpellier, Sports-Armées avec Jean-Paul Coche et Richard Melillo, il s’inscrit dans la continuité de ces générations d’enseignants qui s’engagent dans le métier comme d’autres en religion. « On ne parlait pas d’argent ni de temps passé au club. S’il fallait être là de huit heures du matin jusqu’à vingt-deux heures, puis le samedi matin, puis le dimanche en compétition, ça faisait partie du job puisque c’est à ce niveau-là que la génération des Romain Pacalier s’investissait elle-aussi. L’important pour nous c’était déjà de faire nos preuves. Et faire ses preuves, ça s’inscrit sur la durée. » Observateur attentif de l’évolution d’une discipline dont il préfère la matière à la lumière, il a cofondé depuis le Dojo Undôkai, qui fidélise quatre-cent-cinquante licenciés au bout de quinze années d’existence. Un défi sur un département du Rhône passé en quelques décennies d’une vingtaine de clubs à plus de cent-dix pour près de dix-sept mille licenciés, où il faut composer avec des parents parfois surprotecteurs et où la confusion est selon lui de plus en plus présente quant au statut de sa profession. « Nous sommes des professeurs. Ce n’est pas la même chose qu’être coach ou animateur, même si le biais pro-compétition de beaucoup de clubs, qui conditionne l’obtention de subventions au taux de médailles de leurs licenciés, tend à créer les conditions de ce malentendu… et de l’épuisement précoce d’une profession qui essaie d’être sur tous les fronts. »
« En Argentine, il n’existe pas d’obligation de suivre une formation académique formelle pour devenir professeur de judo. La ceinture noire suffit », explique pour sa part Laura Martinel, directrice technique nationale depuis 2016 d’un pays aux trois cent cinquante clubs pour cinq mille licenciés. Entraîneuse principale de l’équipe féminine aux plus belles heures de Daniela Krukower, championne du monde 2003, puis de Paula Pareto, championne du monde 2015 et championne olympique 2016, elle fait partie de ces pionnières d’un judo moins unisexe, faisant fi « des barrières culturelles, des stéréotypes et des résistances qui obligent souvent à devoir prouver deux fois plus pour être reconnue à égalité ». Si le passage par la case compétition est le dénominateur commun de nombreux enseignants, la nouvelle génération tend à se professionnaliser. « Ils cherchent à se former en pédagogie, en sciences du sport et à intégrer des méthodes d’enseignements adaptées aux exigences actuelles du judo. » Las, la pérennité de cette dynamique, combinée avec un niveau d’exigence sans cesse plus élevé tant en termes de volume que de qualité de l’entraînement, passe aujourd’hui par une capacité du politique à se projeter sur le long terme. Et ça, au vu de l’actualité « tronçonnante » du pays et de ses conséquences pour un sport qui « dépend presqu’entièrement du financement de l’État », ce n’est pas forcément gagné.
Une affaire de cheminement
« Quand je vois de jeunes profs, je ne peux m’empêcher de m’interroger : ont-ils idée de ce qui les attend ? Auront-ils les compétences et la patience nécessaires ? » Celui qui s’exprime ainsi est le Français Stéphane Auduc, l’homme qui murmurait à l’oreille des judokas si l’on en croit certaines séquences du documentaire Talents Bruts tournées par France Judo à l’occasion de l’édition 2022 des championnats d’Europe des moins de 23 ans, où il officiait. Pour lui, le métier de sa vie ne serait rien sans une constellation de concepts-clés appris (parfois à la dure) en chemin : avoir la fibre ; mettre un pied dans le système ; gagner la confiance et la loyauté de ses élèves, de ses collègues, de son bureau, de sa compagne, de ses enfants ; apprendre à déléguer ; savoir se dégager du temps pour les tâches qui comptent vraiment ; aller chercher les compétences où elles se trouvent… Tout ceci, « Steph » l’a acquis au gré d’expériences l’ayant conduit de la région lyonnaise à l’équipe de France, en passant par le pôle d’Orléans, Sucy Judo, l’Olympic Judo Nice ou, aujourd’hui, la gestion des équipes étrangères sur le tatami aux quatre cents âmes de l’Institut du judo – il était aussi le colocataire de son vieil ami Guillaume Fort dans la dernière ligne droite menant aux JO de Paris. « Il y a plusieurs métiers en un, dit aussi celui qui dépanne parfois avec plaisir le vendredi soir le très sollicité Nicolas Chansseaume, retrouvant l’approche familiale de ses débuts sur le tatami du club de ce dernier, la désormais incontournable Alliance Grésivaudan. Outre le professeur au sens traditionnel, il y a l’entraîneur. Et l’entraîneur, ça peut être l’entraîneur de club, mais aussi l’entraîneur national, ou encore l’entraîneur français à l’étranger. » Est-ce cette ultime expérience, qu’il n’a pas encore connue, qui lui donnerait l’impression d’avoir bouclé la boucle à la façon de la ceinture blanche finale de Jigoro Kano ? L’homme, qui confie par ailleurs « [son] admiration devant le taux de transformation de l’équipe canadienne ces dernières années », voit les choses un peu autrement. « Pour moi, le challenge ultime, c’est d’agir sur la filière dans sa globalité. Quand tu connais les attendus d’un niveau et ceux du niveau suivant, c’est là que tu peux agir et essayer d’introduire de la pertinence et de la cohérence… Au fond, chaque saison a ses nouveaux challenges, que ce soit au niveau personnel, au niveau collectif ou au niveau de la discipline elle-même. C’est cela aussi qui fait la beauté de cette aventure-là. »
Outre-Rhin aussi, la remise à plat des certitudes du judo de papa est quotidienne. Les organigrammes se renouvellent et, avec eux, la compréhension des tenants et aboutissants de l’activité se fait plus fine. Ancienne médaillée européenne et mondiale, Heide Wollert est depuis novembre 2020 conseillère à la fédération de judo de Saxe, dans l’est de l’Allemagne. « Pendant longtemps, les entraîneurs s’appuyaient sur leur propre expérience. Ce qui avait marché pour eux devait marcher pour les autres. Et ce qui marchait autrefois était souvent une gestion collective du groupe. Avec le temps, l’approche est devenue plus individuelle. » Titulaire aux JO de Pékin et de Londres, elle garde en tête les fameuses deux semaines d’attente qui sont souvent la norme pour les engagés des épreuves olympiques, une fois l’installation au village des athlètes et la cérémonie d’ouverture passées. « Nous savons aujourd’hui que les besoins d’un athlète ne sont pas les mêmes selon qu’il lui reste quatorze ou dix jours avant son entrée en lice. Cela, l’entraîneur sait aujourd’hui le prendre en compte. » L’équation franchit également un cran dans la complexité à mesure que la relation entraîneur-entraîné se fait moins verticale, entre discussions à bâtons rompus face aux multiples options offertes par le calendrier (par exemple en période de reprise post-blessure), échanges de fond sur le ressenti face à telle piste de travail proposée, ou enseignements tirés des analyses vidéos aujourd’hui facilement trouvables en ligne. Le maître-mot derrière tout cela ? La « professionnalisation », réelle ou symbolique,detous les acteurs de la performance. Un esprit de sérieux dont l’acte de naissance pourrait être situé au mois d’août 2009. C’est cet été-là, aux mondiaux de Rotterdam, que les entraîneurs ont été priés pour la première fois, par souci de respectabilité aux heures de grande écoute télévisuelle, de troquer leur traditionnel survêtement national pour un costume ou un tailleur afin d’officier sur le bloc final. Quelques mois plus tard, au Grand Chelem de Paris, les mêmes posaient même au pied du podium de leurs athlètes avec un immense chèque à la main – ce rituel-là ne dura pas, même si sa persistance rétinienne infuse aujourd’hui encore.
Une affaire de posture
“L’entraîneur, c’est quand même mieux quand c’est quelqu’un d’entraînant”, sourit Patrick Roux, éminence grise sur le sujet du fait de ses expériences successives à la tête des équipes nationales de France, de Grande-Bretagne et de Russie. Aujourd’hui sur l’une de ces missions transversales qu’il affectionne tant de partage et d’optimisation de l’expérience au pôle Formation de l’INSEP, l’ancien médaillé européen et mondial a commis en 2021 l’essai Judo – Entraînement cognitif et analyse de l’activité (éditions 4Trainer), un must read sur le sujet. Le brancher sur cette thématique, c’est comme revenir au temps de la Grèce antique et des walk and talk de Socrate. Les références sont précises et les arguments soupesés, et pourtant la pensée chemine en direct, au gré des relances et des hypothèses apparues au fil de la discussion. Le vécu est ici rehaussé par le temps long du recul et de la remise en perspective.
L’homme a connu les eighties, son enseignement calé sur le modèle nippon, et ce quasi point d’honneur mis par sa génération à arriver épuisée et courbatue la veille des compétitions. Une approche de la performance par son versant doloriste – les fameux « No Pain No Gain » ou « Hard Today Easy Tomorrow » qui ont suscité tant d’émules, de tatouages et de hashtags depuis – qui table sur l’endurance aérobie et une capacité lactique pas toujours bien calibrée. Un mantra venu de l’ADN militaire du sport de haut niveau de l’époque, dont Patrick Roux est peu à peu revenu, au contact notamment de son contemporain Fabien Canu. En ces temps qu’il qualifie lui-même d’« amateurs éclairés », l’actuel directeur de l’Insep était à l’époque passé de médaillé mondial (1983, 1985) à double champion du monde (1987, 1989) en faisant le choix fort de se préparer de son côté avec Michel Pradet, un entraîneur… d’athlétisme, une discipline qui, comme la force olympique, est alors réputée être à la pointe en matière de profilage, de périodisation et de pics de forme. Cette intuition, Patrick Roux la confirmera au fil de sa carrière, notamment lors de ses deux olympiades aux côtés de l’équipe féminine russe (2013-2021) où, à l’instar de ce que confiait cet été l’entraîneur paralympique moldave Vitalie Gligor sur notre site JudoAKD, il sera frappé par le parti-pris d’Ezio Gamba, leur manager général commun, de prôner radicalement l’inverse, à savoir « arriver frais le jour J ». Sans fraîcheur, pas de lucidité, et sans lucidité, pas d’opportunités. « Le mot performance doit ici être entendu dans son acception anglaise. To perform, pour un artiste ou un musicien par exemple, ça veut dire délivrer. » Lui-même batteur amateur à ses heures, Patrick Roux dit ici le Graal de tout encadrant-chef d’orchestre : mettre ses « artistes » à lui dans les meilleures conditions pour produire la meilleure version possible du fruit de leurs milliers d’heures de répétitions.
« Ce dernier quart de siècle, le métier a changé sous la pression des pays anglo-saxons, poursuit-il. En introduisant dans l’équation les sciences du sport, les sciences humaines et notamment le courant de la pleine conscience, cette approche a permis une meilleure prise en compte de la personnalité et de la singularité des personnes. Je ne pense pas qu’il y aura un retour en arrière. » Voire. En 2004 comme en 2022, confrontée à des campagnes planétaires faméliques eu égard à ses standards habituels (une médaille pour treize engagés aux JO d’Athènes, pas un seul quart-de-finaliste sur les neuf masculins tricolores en lice aux mondiaux de Tashkent), l’équipe de France a pu céder parfois à ce retour à des discours virilistes façon Winston Chruchill (« du sang, de la sueur, et des larmes »). La parenthèse fit à chaque fois long feu, tant il est de plus en plus acquis que l’approche façon GI’s appartient désormais au siècle passé. En lieu et place, le fiasco 2022 aura par exemple permis la mise sur orbite d’un Baptiste Leroy, prototype de l’entraîneur 2.0, un œil sur le tapis, un autre sur les datas, le WhatsApp qui crépite à toute heure du jour et de la nuit et une capacité à trancher dans le vif quitte à ce que cela lui coûte de sérieuses inimitiés. Seul le résultat compte : la loi d’airain du sport de haut niveau a parfois ces cruautés-là.
Une affaire de statut
Pour d’autres, tout commence par le statut. « La différence entre professeur et entraîneur n’est pas la plus importante selon moi », assume Anthony Dangre, figure bien connue du Nord de la France pour son engagement tous azimuts avec le club de Sainghin-en-Mélantois dont il est le directeur et qui souffle ses cinquante bougies cet automne, et ses années comme cheville ouvrière de l’Eurométropole Masters, rendez-vous incontournable que tout vétéran qui se respecte aspire un jour à remporter. « Pour moi, la vraie ligne de démarcation, c’est entre directeur technique et directeur. Le directeur technique pilote une équipe d’enseignants ainsi que la partie administrative, tandis que le directeur gère toute la partie évènementielle ainsi que la comptabilité. » Clé de voûte du club, il a sans cesse un pied sur le tatami, une réunion avec les autres enseignants et l’oreille des élus. Concilier cet agenda avec une vie de famille implique une école de la rigueur, forgée par des années de bénévolat en parallèle d’un CV long comme le bras. « L’activité est globale », observe celui qui fut notamment pendant dix ans directeur administratif et financier de la Ligue Nord-Pas-de-Calais d’athlétisme.
« L’époque veut que l’on ne s’intéresse qu’aux plus forts, alors que je pense qu’au contraire c’est par les plus faibles qu’il nous faut commencer », poursuit ce chantre de l’inclusion par le judo. « Je pense qu’une génération de profs va disparaître : ceux qui coachaient bénévolement, puisque nous voyons aujourd’hui des professeurs faire des devis pour cela. » Un éclatement qui l’interpelle, en ce qu’il fait le lit de combattants qui auront été « formés un an par tel prof, puis un an par tel autre ». Autre tendance lourde observée par ce proche de Bruno Douet, professeur du sud de la France dont il loue l’engagement pédagogique : l’arrivée d’approches façon Méthode Williams, avec des parents autodidactes surinvestis autour de la réussite sportive de leur enfant, au point de presque renvoyer l’entraîneur au rang de simple aide administrative, tout juste bon à gérer les inscriptions, les réservations et les menus… « Les trajets collectifs épiques et joyeux d’il y a quelques années sont remplacés par des sessions où tu te sens chauffeur de taxi, avec des élèves le nez dans leur téléphone qui ont ensuite toutes les peines du monde à écouter les consignes pendant les combats. » Et même si son corps, qu’il n’a pas toujours ménagé, commence à grincer un peu, ce n’est en tout cas pas cela qui va lui faire perdre la flamme, lui pour qui « il y a un âge propice pour transmettre la passion, un autre pour amener jusqu’à la ceinture noire et donner le goût de la compète, et puis un âge où il appartient à chacun de décider ce qu’il fait de tout ça. »
Une affaire d’affirmation
Et c’est ici qu’arrive Yann Leroux, directeur général du JC Thouars, à quatre heures de route de Paris en direction de Bordeaux. Sixième dan après être venu au judo sur le tard, il est aujourd’hui le pilote de la commission de travail France Judo sur le statut de professeur. Un poste qui va comme un gant à ce fils et petit-fils d’agriculteurs également formé pour enseigner le badminton, le football ou le MMA. Pourfendeur du flou juridique entourant l’accompagnement social du professeur de judo, il est connu pour essayer de faire bouger les lignes et inciter ses confrères sinon à se syndiquer, au moins à parfois penser contre eux-mêmes, tant la branche socioprofessionnelle qu’il décrit semble schizophrène : prestigieuse à l’extérieur mais bien plus insécure et précaire de l’intérieur. « Beaucoup ne veulent pas prendre la peine de réfléchir au cadre social du métier, à l’idée de convention collective opposable en cas de conflits sociaux. Quand je vois passer certains dossiers, en termes de Droit du travail, c’est un carnage. Il faut cesser d’avoir peur d’avoir moins. Il faut comprendre qu’en se mutualisant on peut obtenir davantage. »
Aucune médaille ne vaut la santé d’un enfant : paraphrasant le titre de l’ouvrage de Jacques Personne (éditions Denoël, 1987), Yann Leroux estime qu’« aucune médaille ne vaut la santé d’un enseignant ». Une référence à la bascule covid et à la découverte d’un point aveugle pour nombre de tauliers des dojos : oui il est possible de passer une voire plusieurs soirées d’affilée, et parfois même un week-end entier sur le canapé auprès des siens ! Un coup de tonnerre silencieux après des décennies d’abnégation martiale pour ne pas dire sacrificielle. Penser à soi, prendre du temps pour les siens, ce n’est plus forcément un gros mot. Cela fait même mentir le terrassant « Papa, je ne te connais pas » entendu le jour des vingt ans de sa fille par un ancien haut gradé décédé depuis, et qui nous demanda pudiquement de le retirer de l’article que nous lui avions consacré quelques années avant sa mort, tant ce passage lui était douloureux à relire au regard des milliers d’heures accordées aux enfants des autres.
« Il faut penser durabilité du métier pour pouvoir le pérenniser. Un cadet qui fait quinze ou vingt compétitions par an, est-ce raisonnable pour lui ? Et est-ce raisonnable pour le professeur qui essaie de suivre le rythme ? Poser la question, c’est déjà y répondre. » Dans le viseur de celui qui se rend au moins une fois par an au Japon constater in situ tout ce qu’implique un système basé sur les universités autant que sur les petits dojos de quartier : la championnite précoce et son corollaire, ce risque réel de donner raison aux mots de Jacques Brel en ouverture de sa chanson ‘Jaurès’ : « Ils étaient usés à quinze ans, ils finissaient en débutant, les douze mois s’appelaient décembre… »
Fin août 2025, une statistique parue sur le site du bimestriel français L’Esprit du judo l’a particulièrement marqué. Elle intervenait en clôture des championnats du monde cadets de Sofia où, pour la troisième fois en dix ans, l’équipe masculine française n’était parvenue à classer aucun de ses combattants. « Un manque d’efficience clair dans un des rares systèmes de masse dans le monde du judo : 34 845 cadets recensés cette saison dont 10 057 féminines et 24 428 masculins. Une densité peut-être unique au monde, tout comme le maillage du territoire qui fait l’admiration de nombreux pays, fascinés de trouver un dojo, ou presque, même dans les villages. » Et de mettre ensuite en perspective un système qui fait la part belle aux études, là où d’autres nations assument de « déscolariser les adolescents pour se consacrer entièrement au judo ». Et d’énumérer enfin une liste de questions qui « tuent ». « Qu’est-ce que le judo français veut pour ses cadets ? L’organisation actuelle est-elle bonne […] ou doit-elle être rectifiée, affinée ou transformée ? » Faut-il s’orienter vers « ce que la science du sport appelle la spécialisation précoce avec, à l’intérieur de celle-ci, la question spécifique et très sensible du poids de l’athlète » ? Faut-il au contraire privilégier « une logique de temps long que l’on pourrait synthétiser de la sorte : forts en cadets, très forts en juniors au top en seniors. Une hypothèse qui induit immédiatement une somme de questionnements qui mériterait d’être développée par ailleurs : quels doivent être les prérequis minimaux en termes techniques, physiques et tactiques ? Quelle organisation, quel suivi pour les cadets à fort potentiel ? Quel staff, avec quelles compétences spécifiques sur cette catégorie d’âge ? »
C’est cette dernière affirmation qui interpelle le plus Yann Leroux, pour qui « paradoxalement t pour son bien, il est parfois préférable pour un gamin de passer sous les radars fédéraux à l’adolescence ». En France – et ce père de quatre enfants le sait plus que quiconque – cette période de la vie est en effet marquée par un nombre croissant de séparations parentales, ainsi qu’un éclatement du format scolaire avec des classes désormais subdivisées plusieurs fois par semaine en sous-groupes de quelques unités chacune. Une double explosion du cadre particulièrement fragilisante à l’heure d’exposer l’enfant aux montagnes russes émotionnelles du sport de haut niveau. « Enseigner, pour moi, c’est apprendre à l’élève à aimer ce qu’il fait et à aller rechercher les trois B : parce que c’est Beau, parce que c’est Bon et parce que c’est Bien. » Et cet assidu des prises de parole de l’ancien DTN de la natation française Claude Fauquet et de son mentor François Birgrel, anthropologue de la performance humaine et sportive, de prendre l’exemple de champions comme le nageur Léon Marchand, le perchiste Mondo Duplantis ou le rugbyman Antoine Dupont : « Tous ont en commun d’avoir grandi dans un cadre bienveillant, avec une approche progressive de l’entraînement. La performance humaine, c’est autant une affaire de génétique, de construction que de créativité. Notre rôle n’est pas de formater mais de suggérer et d’accompagner, en restant au plus près de la singularité de l’élève. »
En septembre 2025, le JC Thouars a signé un partenariat avec le PSG Judo. Même s’ils ne s’expriment pas stricto sensu sur les mêmes terrains, les engagements respectifs de Yann Leroux et de Baptiste Leroy ne pouvaient qu’être appelés à se croiser. Personnage habité et clivant mais au QI judo reconnu de tous, l’Elon Musk des entraîneurs français (il vit, mange et dort judo) a, pour Leroux, « dix ans d’avance sur la plupart d’entre nous ». Après avoir incarné le spectaculaire redressement d’un judo masculin français moribond à son arrivée aux manettes fin 2022 et incandescent aux JO de Paris, puis enchaînant avec le défi sportif boulimique annoncé par le PSG Judo, l’ancien entraîneur de Peugeot-Mulhouse, du FLAM91, de l’Etoile sportive de Blanc-Mesnil et des sélections marocaine et mauricienne est déjà sur l’étape d’après, déplaçant le curseur en fonction de la tectonique des plaques du moment, mêlant effectif poids lourd en termes d’internationaux et maintien de passerelles avec une approche réflexive et technique de la construction du judo tel qu’il vient.
Une affaire de renouveau
Malgré son extrême codification, il y a autant de façon d’enseigner le judo que de personnes en charge pour le faire. Le Japonais Ryunosuke Haga, champion du monde 2015, médaillé olympique 2016 des -100 kg et vainqueur fin 2020 du premier Zen Nihon post-confinement, a développé une communication intéressante au fur et à mesure qu’il approchait de sa fin de carrière. Une montée d’escaliers en sudisette, une démonstration technique auprès d’enfants, et toujours ce souci de droiture et d’exemplarité annonciateurs d’un bel entraîneur en devenir… Daniel Ray, qui a marqué jusqu’en 2016 des générations de compétiteurs lors de l’entraînement universitaire du lundi soir sur le campus de La Doua près de Lyon, avait ainsi coutume de demander à tour de rôle à ses élèves de démontrer leur technique favorite au reste du groupe. Ayant conscience à la fois de ses propres limites gestuelles face à des compétiteurs chevronnés, mais aussi de ses réelles compétences pédagogiques de professeur d’éducation physique et de formateur à la très réputée École des cadres de Lyon, il se chargeait ensuite de reformuler avec les mots appropriés les étapes de la démonstration que le Tori d’un soir n’avait pas forcément su exprimer. Un Jita Kyoei valorisant pour chacun, qui participait beaucoup de l’excellente ambiance rapportée par tous ceux qui eurent la chance de le côtoyer (dont l’auteur de ces lignes, sur deux décennies).
Comment passer après les chemins pavés par cette génération pionnière, biberonnée aux certitudes et aux grandes figures d’une époque désormais révolue ? « C’est difficile, très difficile » admet la Brésilienne Sarah Menezes, championne olympique 2012 et coach aux JO 2024 de Larissa Pimenta, médaillée de bronze des -52 kg, et Beatriz Souza, médaillée d’or des +78 kg. « Des successeurs il y en a, bien sûr, mais ils n’ont pas la même préparation, la même qualité, les mêmes bases… » Pour sa voisine Laura Martinel, même un pays en grave crise politico-institutionnelle comme l’Argentine a des raisons de voir le verre à moitié plein. « Il existe un véritable enthousiasme chez de nombreux jeunes entraîneurs, qui cherchent à se former et qui aspirent à atteindre les standards internationaux. Ce désir de progresser et de se professionnaliser est un signe très encourageant pour l’avenir. Le grand défi, à mon avis, est de créer des conditions plus stables et durables afin que cet enthousiasme ne s’éteigne pas. Si nous parvenons à mettre en place des politiques à long terme et à canaliser l’énergie des nouvelles générations, l’avenir du métier d’entraîneur en Argentine peut être très prometteur, malgré les difficultés actuelles. »
Vu du Japon, la problématique ne doit pas être esquivée. Justin Fumiya Imagawa : « Lorsqu’un professeur se retire, il y a de moins en moins de jeunes pour lui succéder, a fortiori si les ressources sont limitées. Le défi est encore plus visible dans les petits clubs familiaux de banlieue ou de campagne, confrontés au déclin démographique. » Nous sommes a priori aux antipodes des glorieux ambassadeurs nippons des années cinquante, et pourtant… « Mon sensei, Hiroshi Nakamura, a été un pionnier du judo au Canada et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, l’un des principaux cadres est le programme gouvernemental JICA (Agence japonaise de coopération internationale), qui envoie des experts en judo, en sport et en culture japonaise dans de nombreux pays. De plus, le Kodokan et la Fédération japonaise de judo ont soutenu divers projets d’échange avec les fédérations nationales, les comités nationaux olympiques et les organismes gouvernementaux et sportifs. Des organisations à but non lucratif telles que Judo Solidarity de M. Yamashita, et maintenant NPO JUDOs de Kosei Inoue soutiennent également ces échanges. »
« Longtemps j’ai cru au projet d’un judo complet, avec une recherche permanente d’équilibre entre le professeur et l’entraîneur, affine Patrick Roux. L’un sans l’autre, je m’ennuie. Bien sûr, il y a des séquences où tu dois te concentrer davantage sur l’un que sur l’autre. Mais pour durer il faut des intérêts annexes. C’est pour cela que l’interdisciplinarité me passionne aujourd’hui. » Et un judoka sans entraîneur, à la façon du tennisman Roger Federer du milieu des années 2000, est-ce quelque chose d’envisageable ? « C’est précisément le sujet de mon livre de 2021. Se mettre en posture basse. Emmener l’athlète à penser par lui-même, jusqu’à un repositionnement complet où la relation n’est plus verticale mais horizontale, avec l’entraîneur qui devient un partenaire. » Et de citer les dernières minutes du documentaire Futurs champions, le prix de la gloire réalisé en 2024 par le trop rare Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac, dans lequel lui-même intervient. Une jeune biathlète norvégienne y prend des cours de cuisine pour se préparer elle-même tout ce dont son organisme d’athlète a besoin. Espen Norby Andersen, son entraîneur : « Nous devons créer un climat de confiance avec l’athlète pour établir une relation saine avec lui. Alors on discute beaucoup. Bien sûr, on a une idée de ce qu’on pense être un bon entraînement. Mais on essaie de créer un dialogue pour que l’athlète soit impliqué dans son programme, et qu’il comprenne ce qu’on lui apprend et pourquoi. » Et la voix off de conclure : « À l’inverse du petit champion écartelé entre le désir de l’entraîneur, de la Fédération, de ses parents et du public, le haut niveau norvégien tente d’abord de former de futurs hommes et femmes épanouis et maîtres de leur destin. Une vision tout sauf utopique. Aux Jeux olympiques d’hiver de 2022, la Norvège a été la première au tableau du nombre de médailles. De quoi redonner espoir à tous ceux qui imaginent une autre façon d’entraîner les champions de demain. » – Anthony Diao.



