Covid-19 – Leçon de judo d’Oon Yeoh

Le dojo est fermé et j’ai besoin d’un plan B
29 December 2018
Lévesque et Kachur cinquièmes en Mongolie
29 December 2020

Anthony Diao Judoka depuis 1986 et ceinture noire depuis 1995, ce journaliste français né aux Etats-Unis a grandi à cheval sur trois continents. Titulaire d’une Maîtrise en Droit international, il écrit en français, en anglais ou en espagnol pour différents supports depuis 2003 (sport, culture, société, environnement), dont le bimestriel français L’Esprit du judo auquel il collabore depuis février 2006 et son n°2. Auteur de reportages en immersion d’Afrique du Sud en Pologne en passant par Cuba, la Russie, l’Ukraine en guerre ou la Slovénie, il a aussi été le sparring et l’interprète d’Ilias Iliadis lors de son premier séminaire à l’Insep de Paris, le portraitiste au long cours de judokas anonymes comme de figures incontournables (Ezio Gamba, Jeon Ki-young, Ronaldo Veitía…), et a suivi quotidiennement de 2013 à 2016 des athlètes comme Antoine Valois-Fortier ou Kayla Harrison dans le cadre d’un feuilleton intitulé la World Judo Academy. Sa ligne directrice ? Traiter les champions olympiques et les ceintures blanches avec un respect identique – « accorder à chacun la même attention que si j’écrivais à propos de mon père ou de ma mère »

Covid-19 – La leçon de judo d’Oon Yeoh

Dès le début du confinement, un homme a pris l’initiative de donner à distance la parole à des judokas du monde entier. Retour sur un tour d’horizon au plus près du terrain, sur une période appelée à faire date et sur des enseignements à, peut-être, en retirer.

Et si l’une des plus belles leçons de judo jamais donnée l’avait été lors de ce printemps 2020 de tous les dangers, ce moment-charnière où la planète dans sa quasi-intégralité fut soudain privée de contact, de rencontre et donc de tatami ? L’opération, inédite par sa genèse, son ampleur et sa portée, restera pour la postérité connue sous le nom de « Judo au temps de la Covid-19 ». Elle va s’étirer du 18 mars au 22 mai 2020, soit la bagatelle de deux mois, quatre jours et soixante-douze articles et entretiens. Une machine de guerre. Ou plutôt : une machine en temps de guerre, pour paraphraser l’allocution prononcée le 16 mars à la télévision française par Emmanuel Macron, le Président de la République. Un salutaire exercice de libération de la parole, aussi. Comme un mondo géant, virtuel, choral, polyglotte et gratuit.

À la baguette, un chef d’orchestre malaisien de cinquante-deux ans, seul, loin de tous les épicentres contemporains de la discipline – 5 300 km séparent Kuala Lumpur de Tokyo, 7 500 km de Sotchi et 10 400 km de Paris. Ancien représentant de la péninsule aux championnats du monde 1993 et 1995, un temps manager général de Ippon Books Ltd à Londres – une maison d’édition qui publia des ouvrages techniques de Neil Adams, Jean-Luc Rougé, Hitoshi Sugai, Mike Swain ou Katsuhiko Kashiwazaki -, ce professeur de judo et chroniqueur au quotidien national New Straits Times a entrepris, soixante-cinq jours durant, de prendre le pouls de la planète judo. Armé d’une simple connexion Wi-Fi, de WhatsApp, d’un œil en trou de serrure sur les réseaux sociaux et d’un cœur presque aussi gros que le monde.

Savoir donner

« Au départ, c’était un projet confidentiel, destiné surtout aux membres de mon club, le KL Judo Centre. Mon but était de les « nourrir » pendant le confinement en interviewant quelques judokas que je connaissais, et pas forcément des athlètes de haut niveau. Cela me semblait la chose à faire, en retour des cotisations qu’ils me versaient. » Tout change lorsque l’ancien moins de 60 kg s’ouvre de son projet au Néerlandais Hans van Essen, l’un de ses plus vieux complices sur le circuit avec le photographe britannique David Finch. « Pourquoi n’interviewerais-tu pas au passage des n°1 mondiaux comme la Française Amandine Buchard ou l’Italien Manuel Lombardo ? » lui souffle l’homme derrière le site JudoInside, ci-devant le Kodokan de tous les amateurs et professionnels de la statistique judo. Et c’est ainsi que fut lancée la série des « Judo au temps de la Covid-19 ».

Oon Yeoh, donc. En novembre 2018, l’homme avait donné une longue interview à l’ancienne moins de 70 kg Iljana Marzok, désormais journaliste pour le Judo Magazin allemand. Il y racontait ses débuts tardifs à l’âge de vingt-et-un ans, au Texas, alors qu’il était étudiant. Son coup de foudre pour la discipline, qui le vit pratiquer au gré de ses engagements universitaires et professionnels en Californie, en Grande-Bretagne et en Allemagne, notamment. Quatre petites années après ses débuts, le Malaisien défendit donc les couleurs de son pays aux championnats du monde d’Hamilton et de Chiba, coaché par l’Allemand Hans-Jorg Opp. En 2011, venu en spectateur au Grand Chelem de Paris, ce passionné décide de lancer le blog JudoCrazy, où il agglomère au fil du temps une matière riche et variée, allant même jusqu’à sortir en 2017 le numéro zéro d’un éphémère magazine digital qui n’aura malheureusement pas de suite.

Sa méthodologie sur la série Covid-19 ? JudoInside pour les stats, JudoBase pour les vidéos, et Google Search pour les articles. Moins le judoka est connu, plus Oon Yeoh retourne le Net à la recherche du micro-détail qui brisera la glace et permettra au niveau de l’entretien de monter d’un cran, lui qui revient inlassablement sur les questions du financement des carrières et du rapport au visionnage de vidéos pour progresser… Questions par e-mail, réponses par le même canal ou par Skype, WhatsApp audio ou enregistré – bref, même cloitré chez soi, « là où il y a une volonté, il y a un chemin » comme le rappelle le +100 kg finlandais Martti Puumalainen, dont l’entretien fut publié le 24 avril. Et comme la plupart des répondants ne sont pas anglophones, un gros travail d’édition et de reformulation doit parfois être fait derrière. De même, certaines réponses appellent parfois des relances. « C’est là que peut se faire la différence entre une interview moyenne et une bonne interview » glisse Oon en vieux briscard de l’exercice. N’a-t-il pas, en moins de dix semaines, interviewé autant de nationalités que d’autres confrères le feraient en une vie ?

Au début d’ailleurs, certains judokas sollicités ne saisissaient pas immédiatement l’intérêt à se livrer à l’exercice, et de faire de leur parcours personnel une pièce du grand puzzle du judo mondial qu’Oon Yeoh s’efforçait de reconstituer. « Et puis un entraîneur m’a donné la clé. Il essayait de me mettre en relation avec certains de ses athlètes, et beaucoup ne répondaient pas. Tu sais quoi ?, m’a-t-il dit, ne t’embête pas à courir après ceux qui ne sont pas intéressés. Concentre-toi sur ceux qui le sont. Tes entretiens sont très, très intéressants. Si certains ne veulent pas jouer le jeu, eh bien tant pis pour eux ! » Les forteresses inaccessibles ? Elles n’ont qu’à le rester. Oon Yeoh, lui, est déjà loin. « Ce que je retiens de tous ces entretiens, c’est qu’il existe un paquet de belles histoires, et que celles-ci ne concernent pas que les grands athlètes. Elles concernent aussi des judokas moins connus. C’est d’ailleurs comme ça que notre sport peut gagner en popularité : en racontant plus souvent des histoires comme celles-ci. » C’est cette sincérité palpable dans la démarche qui motiva par exemple la championne olympique allemande Yvonne Boenisch à accepter de jouer le jeu. « Pourtant elle ne donne jamais d’interviews en Allemagne » confiera l’un de ses amis allemands à Oon. « C’est vrai, confirmera celle qui fait désormais partie du staff de l’équipe d’Israël, mais j’ai aimé lire vos histoires, c’est la raison pour laquelle vous avez eu un ‘oui’ rapide de ma part. »

De belles histoires et des réalités méconnues

Cette série, systématiquement relayée par JudoInside ainsi que l’avaient convenus les Oon et Hans pour pallier au déficit de contenu né de l’annulation de toutes les compétitions du printemps, a ainsi permis de mettre à jour des trajectoires jusqu’ici confidentielles, donnant au lecteur une vision plus fine de la réalité du quotidien des autres. Citons celles des Australiens Nathan Katz et son frère Josh, qui passent « six à huit mois par an » loin de leurs bases, ou de leur compatriote Katharina Haecker, moins de 63 kg de vingt-sept ans, vainqueur du Grand Prix de Tel-Aviv en janvier 2020, née et formée en Allemagne. Cette dure au mal, dont la vie bascula il y a quelques années lorsqu’elle prit une année sabbatique pour découvrir l’Australie natale de son père et opta dans la foulée pour cette nationalité, a passé le confinement au Luxembourg où Alexander Lüdeke, son compagnon, est entraîneur national… Roman Karasev ? Ce Russe gère trois clubs dans trois pays (Russie, Bulgarie, Israël) et s’efforce de rester confiant malgré la crise qu’il sent venir. Kathy Hubble, pionnière du judo féminin canadien retirée à dix-neuf ans pour devenir cascadeuse au cinéma avant de revenir s’illustrer sur le circuit vétéran ? « Le judo doit prêter attention au marketing et élaborer une stratégie pour envisager notre futur en tant que sport, sinon nous perdrons du terrain face au jujitsu brésilien », prophétise-t-elle. La Suissesse Evelyne Tschopp ? Étudiante en médecine, la double médaillée européenne des moins de 52 kg avoue sa carrière paradoxale : « Plus je suis stressée pour mes examens, mieux je combats »… Citons aussi l’Italienne Maria Centracchio, troisième des Jeux européens 2019 en moins de 63 kg, qui parle déjà cinq langues, ou le vétéran danois Tommy Mortensen, qui se demande ce que va devenir cette jeunesse qui aura été privée de judo pendant si longtemps, lui qui n’oublie pas toute l’estime de lui-même que lui a redonné cette discipline au sortir d’une enfance marquée par l’alcoolisme de son entourage. Citons enfin la belle émulation entre les Français Reda Seddouki et Kilian Le Blouch, le second étant l’entraîneur du premier lors de son titre de champion de France en novembre 2019 dans cette catégorie des moins de 66 kg dont il est pourtant le n°1 français – aux JO de Rio, Kilian Le Blouch était déjà le titulaire français en moins de 66 kg et Walide Khyar, son coéquipier en moins de 60 kg, s’avérait déjà être un de ses anciens élèves !

Des champions coupés en plein élan

Le printemps et l’été 2020 auraient dû être leur moment, et c’est la raison pour laquelle Oon Yeoh leur a proposé de l’exprimer. Il faut entendre la Canadienne Jessica Klimkait, n°2 à la ranking des moins de 57 kg, mesurer peu à peu le fait que le 6 juin ne sera plus la date de sa très attendue explication finale domestique avec Christa Deguchi, sa compatriote championne du monde en titre et n°1 mondiale de la catégorie. Il faut réaliser la détresse sourde – surmontée depuis – de la Française Amandine Buchard, qui avait déjà dû renoncer in extremis aux JO 2016 faute de parvenir à descendre en moins de 48 kg, devenue n°1 mondiale des moins de 52 kg et devant composer avec ce nouveau supplice de Tantale. Si elle avait pris soin de commander par Amazon de quoi équiper entièrement sa chambre d’amis, la vainqueur du dernier Grand Chelem d’Osaka passe le confinement seule dans un appartement sans jardin. Venant d’un sport tactile, l’épreuve mentale est redoutable… Il faut lire à l’inverse le calme olympien de l’Italien Manuel Lombardo, champion du monde junior 2018 et révélation de l’année 2019 en particulier pour ses prestations remarquées face au Japonais Hifumi Abe, et vainqueur en décembre des Masters de Chine, mais qui considère qu’il n’a « encore rien gagné de probant ». Que dire aussi de la Néerlandaise Pleuni Cornelisse, médaillée mondiale junior en 2019 et qui avait coché toutes les cases pour disputer en mars son premier Grand Prix senior au Maroc, avant de le voir annulé…

Des équipes organisées

Jusqu’au mois de mars 2020, le circuit international ressemblait à un contre-la-montre sans fin, un évènement chassant l’autre, week-end après week-end et souvent plusieurs fois dans le même week-end. Or, même immobilisé, un peuple nomade digne de ce nom ne saurait se résoudre à l’immobilisme. C’est ce que confirment les entretiens menés par Oon Yeoh. S’entraîner quelques mois de moins peut être positivé, car le report des jeux c’est aussi « la possibilité de s’entraîner une année de plus ». Si beaucoup ont rapatrié chez eux des élastiques et des échelles de rythme pour garder le tempo, certains se sont organisés collectivement. C’est le cas par exemple de représentants des équipes nationales du Kosovo (Distria Krasniqi, Nora et Akil Gjakova) ou d’Israël. Faire des séances poussées même en quarantaine ? C’est possible. « Notre dojo est situé sur la propriété de la famille Kuka, explique ainsi le plus jeune des Gjakova, vainqueur du Grand Chelem de Paris 2019 en moins de 73 kg. Deux autres gars et moi occupons l’étage du dojo où il y a des chambres. Les filles restent dans une autre maison près du dojo. Nous n’allons nulle part à part au dojo, donc il n’y a aucune possibilité d’être infectés. […] Au total, nous sommes onze. Nous nous entraînons deux à trois fois par jour. […] Je me dis juste que nous sommes en stage. »

Abordée avec la conviction de progresser quotidiennement, l’expérience peut donc être valorisée. « Du jour où la crise a débuté en Europe, j’ai su que ce n’était plus qu’une question de temps pour qu’elle atteigne Israël à son tour, explique ainsi Shany Hershko, le responsable de l’équipe féminine israélienne, sensible aux bonnes vibrations et donc enthousiaste à l’idée de participer lorsqu’Oon Yeoh l’a sollicité. Nous nous sommes donc préparés à ça bien avant que le confinement soit décidé. J’ai divisé mon groupe olympique par paires pour qu’elles soient confinées ensemble. Au domicile de chacun de ces binômes, nous avons installé tout l’équipement nécessaire pour un entraînement à la fois physique et judo. Nous avons aussi veillé à ce que le staff puisse les coacher par Internet. […] Bien sûr, ça ne vaut pas les conditions que nous pouvons leur offrir au centre d’entraînement de Wingate mais, au moins, cette approche nous permet de minimiser l’impact du coronavirus sur notre entraînement. »  Car paradoxalement, comme le résume son compatriote moins de 66 kg Baruch Shmailov – droitier dans la vie, gaucher par stratégie, et dont la devise « Go big or go home » dit tout du judo explosif -, le but de tout cela reste de sortir de l’expérience « meilleur après qu’avant. » Une aspiration qui n’est surtout pas incompatible avec l’ambition de rester un modèle pour les plus jeunes, ainsi que le confirme le moins de 100 kg Peter Paltchik. À la date du 28 mars, date de publication de son entretien, le vainqueur des éditions 2020 du Grand Prix de Tel-Aviv et du Grand Chelem de Paris confirmait avoir animé jusqu’à trois rencontres quotidiennes par Zoom auprès de seize clubs et un millier de jeunes judokas, autour du hashtag #AskPeter. Comme le formule la moins de 48 kg française Shirine Boukli, en pleine ascension depuis qu’elle a enchaîné en février 2020 une demi-finale épique au Grand Chelem de Paris face à la double championne du monde, l’Ukrainienne Daria Bilodid, puis une victoire retentissante au Grand Chelem de Düsseldorf, « l’entraînement pendant le confinement fera peut-être la différence lorsque viendra l’heure de la reprise ». A priori barrée pour les JO dans sa catégorie par son aînée Mélanie Clément, la Française de vingt-et-un ans fait partie de celles pour qui le report d’une année a redonné l’espoir d’aller arracher une qualification dans le sprint final…

 

Des conseils pour la vie

C’est aussi le format qui veut cela. À la fin de chacun ou presque de ses entretiens, Oon Yeoh demande à ses interlocuteurs s’ils ont un conseil à transmettre à leur prochain. Anodine en apparence, la question épouse la notion de Jita Kyoei (« entraide et prospérité mutuelle ») si chère à Jigoro Kano, comme le rappelait Kosei Inoue dans un article précédent du présent blog. Ainsi le globetrotter français Alexandre Paysan qui, avec sa compagne, change de club, de pays voire de continent presque chaque année depuis 2013. Pour lui, la période peut aussi être l’occasion de prendre le temps « de réviser la théorie, les règles d’arbitrage ou l’histoire du judo. » Pour Mike Moulders, ceinture bleue de cinquante-trois ans ans installé à Hong-Kong, cette pause forcée est aussi l’occasion de lever la tête et de regarder autour de soi. Dans son cas, « il y a plein de montagnes et de parcs, de possibilités de randonner à pied ou à vélo, de vidéos sur YouTube… Il n’y a donc aucune excuse pour cesser l’entraînement. » Pour la Serbe Andrea Stojadinov, qui a installé six tatamis roses dans une chambre pour continuer à pratiquer avec son frère, voir le verre à moitié plein c’est aussi mesurer le luxe de pouvoir s’adonner à des écarts coupables que la vie trépidante du circuit autorise rarement. « Pour mes copines des moins de 48kg, profitez-en pour manger, dormir et regarder des films ». Des bienfaits de la méditation vantés par le champion d’Europe turc Mikail Özerler (né slovène sous le nom de Mihael Zgank) à ceux de l’importance « de rire beaucoup » comme pour conjurer le sort, avancés par son ancien compatriote Rok Draksic – devenu depuis entraîneur de l’équipe de Finlande -, en passant par le sentiment d’urgence qui anime le Suédois Tommy Macias, père de famille depuis deux ans et pour qui chaque déplacement loin de son foyer doit désormais être amorti à proportion du sacrifice affectif qu’il représente pour lui, il y a autant d’approches que de personnes interviewées. « Je pense que beaucoup de judokas de haut niveau devraient prendre les choses tranquillement pour l’instant, tempère toutefois l’Américain Travis Stevens, vice-champion olympique aux JO 2016, retiré depuis mais très actif dans l’écosystème des sports de combat US. Profitez de cette pause. Ne vous inquiétez pas pour les entraînements que vous manquez parce que tout le monde est dans la même situation, ce n’est pas comme si les autres s’entraînaient et vous non. Les athlètes de haut niveau peuvent facilement retrouver la forme tant physiquement que mentalement, dès lors que le confinement sera levé. Fin 2015, j’ai été alité pendant trois mois après une opération et, après deux petites semaines d’entraînement, j’ai réussi à me classer cinquième au Grand Chelem de Tokyo. Un mois après, j’ai fait deuxième au Grand Prix de La Havane. Quelques mois après, j’ai obtenu l’or aux Masters de Guadalajara. Je sais donc que c’est possible. La seule chose qui compte c’est de rester positif et à l’abri. »

Ceux qui montrent le chemin

La série d’entretiens ne se limite pas aux combattants. D’autres acteurs du monde du judo sont invités à s’exprimer, à l’image du journaliste belge Alan Marchal ou du photographe espagnol Paco Lozano, qui confiera à cette occasion son inquiétude de ne pas se voir rembourser ses nombreuses réservations d’avions et d’hôtels avancées pour les prochains mois… En filigrane, à mesure que les semaines passent, le véritable cœur du sujet d’Oon Yeoh se dessine peu à peu : il s’agit de l’impact de cette crise sur ceux qui transmettent le judo.

« Globalement, les entraîneurs de haut niveau s’en sortent bien, synthétise le Malaisien. Ils sont payés par leur fédération et attendent seulement que les compétitions reprennent. C’est plus problématique en revanche pour les entraîneurs de club. La fermeture étant appelée à durer, pas d’entraînements égale pas de revenus avec, déjà, des factures qui s’accumulent. Et, même lorsqu’ils rouvriront, est-ce que les combattants reviendront ? Je parle des judokas loisirs… Et vu que beaucoup de gens ont ou risquent de perdre leur emploi, revenir s’entraîner est sans doute la dernière de leurs priorités pour l’instant… Des clubs risquent de fermer. Les professeurs et les propriétaires de club doivent sérieusement envisager de se convertir au digital pour apporter un contenu nouveau à leurs élèves. Ils doivent penser plus large et inventer de nouveaux programmes. » De fait, les initiatives fleurissent. Deuxième interviewé de la série après l’Américain William Schrimsher, l’Indonésien Subhan Prasandra, qui gère six clubs, redouble de dynamisme et de créativité. « J’ai confectionné des posters pour les plus jeunes pour qu’ils restent dans l’esprit. Je leur envoie des astuces, des idées de circuits-trainings, je les encourage à regarder des vidéos sur YouTube. J’appelle même en visio certains de mes membres ! » Pour ce dynamique entrepreneur, l’épreuve doit aussi être vue comme l’opportunité de déposer les armes dans les guéguerres de clocher que se livrent habituellement les clubs. « Peut-être que le temps est venu pour la communauté judo d’en finir avec ces querelles pour tendre vers l’unité. Œuvrer ensemble, c’est ce qui fera grandir le judo et c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui, plus que jamais. » D’autant qu’une fois l’épreuve du confinement surmontée, le plus dur commencera sans doute, ainsi que l’analyse le Brésilien Sergio Oliveira, longtemps en poste en Allemagne : « Il faudra évacuer la peur pour que les gens reviennent à l’entraînement. »

Le nerf de la guerre

En tant que professeur de club, Oon Yeoh est donc concerné au premier chef par ces questionnements. Sa grille de lecture est rendue encore plus lucide par ces deux mois d’entretiens et les leçons qu’il en a tirées, lui qui concède avoir été marqué par une citation attribuée à Jack Ma, le très médiatique PDG chinois du groupe Alibaba : « Dans le monde des affaires, le plus important en 2020 sera de rester en vie. Ne parlez même pas de vos rêves ou de vos projets. Assurez-vous juste de rester en vie. Si vous y parvenez, ce sera déjà une bonne année… » Un sombre présage qui ébranla un temps le Malaisien, même s’il s’efforce article après article de préférer rester à l’écart du défaitisme comme de l’optimisme béat, leur préférant une acuité aiguë doublée d’un bon sens de pater familias face à la tempête qui vient : « Au cours de la dernière décennie, la Fédération internationale de judo a effectué un travail phénoménal pour le développement du judo. Elle l’a fait en augmentant le nombre annuel de compétitions et en les rendant accessibles gratuitement sur YouTube. C’est juste fantastique et c’est une bénédiction pour le judo. La Fédération internationale a aussi mis en place un solide programme pour le judo à l’école, pour permettre à davantage d’enfants du monde entier de découvrir notre discipline. Jusqu’alors ils n’avaient pas à s’occuper des clubs, qui se débrouillaient de leur côté jusqu’à la crise de la Covid-19. Aujourd’hui tout a changé et nous devons envisager une possible fermeture massive de clubs privés dans le monde entier. Si les clubs ferment en masse, vous verrez une chute vertigineuse des inscriptions et, à long terme, cela aura un sérieux impact sur les compétitions. Parce que d’où viennent la plupart des combattants du haut niveau ? Certes certains viennent d’écoles de sport sponsorisées par l’État, mais la majorité des compétiteurs de la planète viennent des clubs. Si les clubs disparaissent, qui formera la relève ? Que peut faire la Fédération internationale pour aider les clubs du monde entier ? Je ne suis pas certain que cette question ait vraiment été envisagée jusqu’ici mais il le faudrait car il y a urgence. La situation est grave pour les clubs. »

« C’est dur pour nos élèves, appuie le New-Yorkais Shintaro Higashi, à la tête du Kokushi Budo et du Kano Martial Arts. Certains ont perdu leur travail. La transparence et la communication sont très importante durant ces temps ». « La pire chose à faire pour un club est de rester silencieux et de ne pas communiquer » confirme le Britannique Tom Hayton, auteur d’un guide pratique à l’attention des petits entrepreneurs et des travailleurs freelance, inspiré pour partie de l’état d’esprit des judokas… Dès le 27 mars, pourtant, Oon Yeoh publie un entretien qui mérite d’être lu et relu à tête reposée, tant il contient de motifs d’espérance en ces heures pessimistes. Il s’agit de celui avec Vince Skillcorn, professeur au Fighting Fitness Judo de Camberley, en Angleterre. Que nous dit ce spécialiste de yoko-tomoe-nage, dont les épaules d’Oon Yeoh se souviennent encore avec admiration de sa maîtrise de la technique ? « En ces temps difficiles, nos membres ont besoin de routine, de structure, d’un visage amical et d’une distraction bienvenue. » Et pourquoi ne pas en profiter pour s’accorder une pause ? le relance Oon Yeoh. « Il est important de se souvenir de la puissance et du besoin de judo, poursuit le technicien. Le judo, c’est davantage qu’un sport, davantage qu’un jeu. Le judo, c’est une histoire de communauté, de vivre-ensemble, de résilience, de travailler dur et de surmonter des difficultés. Si nous cessons de transmettre ces leçons à nos membres, où donc pourront-ils les trouver, surtout en ces temps difficiles ? Plus important encore, si nous nous interrompons maintenant, comment nos élèves nous prendront-ils au sérieux lorsque nous leur parlerons ensuite de toutes ces bonnes valeurs du judo telles que le dur labeur, la résilience, etc. ? Nous devons montrer l’exemple. Être créatifs, penser en dehors des sentiers battus. […] Le judo ne se limite pas à venir au dojo deux ou trois fois par semaine. C’est un chemin de vie. Donc vivez le judo dans votre vie de tous les jours, et nous sortirons de cette période sans même que vous vous en rendiez compte. » Soutenir son club de sorte qu’à la fin du confinement il soit toujours là : c’est le principal enseignement que retient Oon Yeoh des différents retours recueillis lors de ce gigantesque sondage informel. Avec, comme remède à la pente glissante de l’attentisme et de la passivité, cet argument-massue du même Vince Skillcorn : « Si vous envisagez de demander à vos membres de continuer à payer des cotisations, ne leur demandez pas de le faire par charité. Donnez-leur de la valeur ajoutée de sorte que ce qu’ils paient corresponde à une expérience judo de qualité, dispensée en ligne pendant le confinement. »

Questions puissantes

La distance, le protocole et la barrière de la langue ont empêché Oon Yeoh d’avoir les touches qu’il aurait souhaité du côté du Japon, de la Russie, de l’Azerbaïdjan ou de l’Ouzbékistan d’Ilias Iliadis. De même, si l’un des dénominateurs communs des différents répondants reste le manque de partenaires d’entraînement pendant mais aussi déjà bien avant le confinement, ainsi que le système D. mis en place pour pouvoir malgré tout progresser, une autre constante apparaît peu à peu. « Trop peu ont pris conscience de l’importance de se bâtir une e-réputation et de capitaliser sur leur nom notamment dans la perspective de leur après-carrière, que ce soit construire son club de judo ou de fitness voire monter son propre business. À part Neil Adams, combien de gloires des années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix ont su bâtir autour de leur nom ? Même les plus connus d’aujourd’hui peuvent rapidement tomber dans l’oubli. De mon point de vue, les combattants devraient veiller à ça. D’autres sports le font, mais en judo ce n’est pas assez. S’ils attendent jusqu’à la fin de leur carrière pour s’y mettre, ce sera un peu trop tard. » Pour une Allemande comme Luise Malzahn qui veille à « améliorer sa présence média pour donner des gages de professionnalisme, de confiance et d’authenticité » et profite de la période pour s’investir davantage dans ses fonctions futures d’inspectrice de police, combien de Giorgii Zantaraia ou de Yeldos Smetov qui refusent catégoriquement de se projeter au-delà des prochains JO. « Je ne veux penser à rien d’autre qu’à mes objectifs olympiques » martèle ainsi le sextuple médaillé mondial ukrainien, toujours rentré bredouille des JO jusqu’ici. Champion du monde 2015 des moins de 60 kg et vice-champion olympique l’année suivante, le Kazakhstanais est lui aussi formel : « Pour moi, seul l’or est acceptable. J’ai fait le serment que, sans médaille d’or olympique, je n’arrêterai pas ma carrière de compétiteur. Si je dois pour cela continuer à combattre jusqu’à mes quarante ans, je le ferais. »

Fin mai, à mesure que les pays commençaient progressivement à déconfiner, la série d’entretiens a progressivement pris fin. « Ce ne fut pas facile mais ça valait le coup, souffle Oon Yeoh, pour qui l’expérience aura aussi permis de se faire de nouveaux amis. En tout cas, j’espère que des lecteurs y trouveront matière à inspiration ». Cette dernière ligne droite offre une belle occasion, pour les chercheurs de sens, de les relire tous une nouvelle fois. Tous n’ont pas la même intensité mais qu’importe : c’est le geste d’ensemble qui compte. Et de se souvenir ainsi de ce que l’ancien champion du monde et double finaliste olympique Neil Adams disait dès le 10 avril de l’importance de « ne pas prendre de raccourcis » lorsqu’il s’agit de s’entraîner, en temps de quarantaine comme en temps normal. Ressentir aussi la sérénité nouvelle de la Canadienne Kelita Zupancic, qui a soufflé sa trentième bougie pendant le confinement et semble avoir trouvé la paix intérieure après laquelle elle courait depuis tant d’années. « Il y a longtemps que j’observe les podiums féminins aux Jeux olympiques et j’ai remarqué un dénominateur commun. Chacune de ces femmes a des relations de qualité avec son entourage. C’est quelque chose que j’ai trouvé à mon tour et il n’y a rien de plus puissant qu’une femme qui se sent soutenue, et qui peut ainsi partir sans peur à l’assaut de ses objectifs. » Il faut recouper ce que Aleksandar Kukolj et Nemanja Majdov, les deux meilleurs moins de 90 kg de la jeune histoire du judo serbe, racontent chacun l’un de l’autre. « J’ai un profond respect pour lui et son père, dit ainsi le champion d’Europe 2017 de son jeune compatriote qui lui soufflera le titre mondial quatre mois plus tard à Budapest, alors que les deux hommes partageaient la même chambre à l’hôtel attenant. Lorsque je préparais les JO 2016, son père m’a pris à l’écart et m‘a dit que si j’avais besoin de quatre ou cinq gars pour m’entraîner, même si c’était juste pour des nage-komi, il ferait en sorte de me trouver ces gars. Je n’oublierai jamais cela. » Le mot de la fin ? Il revient au dernier interviewé de la série, l’Espagnol Sugoi Uriarte, champion d’Europe, vice-champion du monde et cinquième des JO, aujourd’hui président du Valence Club de Judo et décidé à ne pas s’arrêter en si bon chemin malgré un pays, l’Espagne, meurtri par l’épidémie et depuis trop longtemps en proie aux querelles intestines dans la structuration de son judo. Un entretien lumineux, tant il révèle la détermination d’un homme qui a su tourner la page des années à combattre pour lui-même pour se consacrer à présent au même engagement, cette fois à l’égard des siens, afin de « leur donner l’opportunité de devenir meilleurs que je ne l’étais. Ou, au moins, la possibilité d’avoir davantage de moyens pour progresser que je n’en ai jamais eus. » Son critère pour reconnaître qui a le potentiel de devenir un champion et qui ne l’a pas ? « Observer leur réaction dans la défaite ». Une conclusion parfaite pour un dossier qui restera. Lorsque le pire ou presque devient possible, la plus juste attitude d’un judoka n’est pas seulement de faire face. Elle est de le faire avec intelligence. – Anthony Diao